Une rencontre avec Soeur Vraie Vertu

 

Sœur Vraie Vertu ou Chân Đức, en vietnamien, est née en Angleterre. Elle est disciple de Thich Nhat Hanh depuis 1986 et, en 1988 en Inde, elle est devenue la première femme d’Europe occidentale à être ordonnée moniale par Thich Nhat Hanh. C’est une enseignante du Dharma très appréciée, elle voyage beaucoup, dirigeant des retraites de méditation et inspirant de nombreuses personnes avec son style d’enseignement unique. En 2000, elle est devenue la première religieuse occidentale / européenne à enseigner le Dharma bouddhiste en Thaïlande. Elle est actuellement doyenne de la pratique à l’Institut Européen du Bouddhisme Appliqué en Allemagne. Elle a eu la gentillesse de répondre à certaines de nos questions.

Cela fait 30 ans que vous êtes moniale dans la tradition du Village des Pruniers. Qu’est-ce qui vous a aidé à rester sur le chemin monastique? Avez-vous des conseils pour conserver l’engagement monastique à long terme?

Sr. Vraie Vertu: La première chose qui m’a aidé, c’ est que j’ai eu un bon professeur: Thay. C’est vraiment très important. Thay a à la fois assez de compassion pour vous embrasser quand vous faites des erreurs, et à la fois le côté féroce de la compassion qui vous incite à ne plus faire d’erreurs. Je pense que j’ai beaucoup de chance d’avoir été ordonnée par Thay. La deuxième chose, c’est la sangha. L’étreinte de la sangha est merveilleuse. C’est tout aussi merveilleux que l’étreinte de Thay, et je vois que la sangha est aussi très compatissante lorsque vous faites des erreurs. Je pense que ce sont les deux principaux facteurs qui m’ont aidé à rester: Thay et la sangha,.

J’ai aussi de la chance que mon père et ma mère aient vécu ensemble jusqu’à leur mort; ils m’ont probablement transmis une forte graine d’engagement. Je ne pense pas avoir jamais pensé à quitter la sangha, mais parfois je pense à faire une retraite solitaire pendant trois mois environ, non pas parce que je désire vraiment vivre en solitaire, mais parce que je voudrais avoir plus de temps pour écrire et traduire les soutras. Je sais pourtant que pour moi, la chose la plus importante c’est le Dharma et que la sangha est le meilleur contenant pour que je puisse apprendre le Dharma. Je suis toujours sur le chemin de l’apprenant, j’ai donc besoin de la sangha. J’ai beaucoup de dévotion envers le Dharma, alors je dirais aussi que c’est un autre facteur de persévérance : ma dévotion au Dharma. Pour moi, le Dharma est charmant au début, charmant au milieu et charmant à la fin.

Vous avez mentionné la compassion féroce de Thay, pourriez-vous nous en donner un exemple?

Sr.Vraie Vertu : Un jour, des sœurs et des frères m’ont demandé d’écrire une lettre à Thay pour qu’il soutienne ceux de la sangha qui voulaient manger des aliments biologiques. Donc, j’ai fait ça. Au début d’un enseignement sur le dharma, Thay a lu la lettre devant la sangha. Après l’avoir lu, il l’a posé et dit quelque chose comme:

” Ceci, ce n’est pas la bonne façon de s’adresser à Thay, et pas la bonne façon de lui écrire une lettre. Si vous souhaitez faire des choses dans la sangha, vous devez vous asseoir et vous rencontrer pour décider, ou non, de faire ces choses ensemble. Thay n’est pas celui qui dit à la sangha si elle doit manger des aliments biologiques ou non. Thay espère ne plus recevoir ce genre de lettre.”

Après l’enseignement, je suis allée pratiquer le renouveau avec Thay, et il m’a dit qu’il avait parlé de cette manière non seulement pour m’enseigner mais aussi pour enseigner aux autres dans la sangha. Je me souviens que dans les premières années, avant que le Village des Pruniers ne devienne un centre de pratique, ses habitants n’étaient pas en faveur de l’agriculture biologique.  Thay m’a dit alors que je pouvais demander une petite parcelle de terre pour la cultiver de manière organique. Les autres verraient que cela fonctionne et auraient envie de faire la même chose. Un ou deux ans plus tard, le Village des Pruniers s’est tourné vers l’alimentation biologique.

Avez-vous des conseils pour nos amis laïcs sur la façon de garder un engagement à long terme?

Sr.Vraie Vertu: Lorsque vous vous engagez, cela signifie que dans les bons et les mauvais moments, à travers les hauts et les bas, vous resterez. Ce n’est pas parce que l’engagement devient désagréable que vous ne vous y tenez pas et que vous recherchez du plaisir dans un autre engagement. Manas, un aspect de notre conscience, aime toujours le plaisir et fuit toujours la souffrance. Normalement, lorsque nous ne respectons pas notre engagement, c’est parce que nous n’aimons pas la souffrance, nous voulons avoir des sentiments plus agréables. Vous devez donc apprendre à prendre soin de votre souffrance, de vos sentiments désagréables, afin de rester fidèle à votre engagement et de grandir avec lui. La souffrance peut nous aider à grandir, nous avons besoin de souffrance. Thay parle de la bonté de la souffrance et comment elle peut nous aider à mûrir. Si votre mariage devient désagréable, savoir comment prendre soin de votre souffrance et recommencer à neuf est très important: toujours garder la communication ouverte.

Que souhaitez-vous transmettre à vos jeunes frères et sœurs?

Sr.Vraie Vertu: : En tant que moines et moniales, nous n’avons pas d’enfants. Néanmoins, nous voulons et devons continuer, perpétrer notre tradition à travers nos frères et sœurs plus jeunes. Cela signifie que nous devons pratiquer le contenu, et non la forme extérieure, et transmettre le contenu: l’amour et la compréhension. Si nous pouvons vraiment arriver à chaque pas que nous faisons et ressentir le bonheur à chaque pas, c’est une chose merveilleuse à transmettre, et on n’a pas besoin de mots pour le faire.

Y a-t-il une histoire à propos de Thay que vous aimeriez partager avec nos jeunes frères, sœurs et lecteurs, qui pourrait les aider dans leur pratique?

Sr.Vraie Vertu: : Quand je suis arrivée au Village des Pruniers, Thay me permettait de temps en temps de venir à l’ermitage. Une fois, Thay m’a demandé de l’ aider à imprimer La thu Lang Mai (notre bulletin d’information vietnamien annuel). Quand je suis arrivée, Thay m’a dit qu’il venait d’allumer le poêle en bois dans la salle d’impression, et qu’il n’était pas encore assez chaud pour que l’imprimante fonctionne correctement (nous n’avions pas encore le chauffage central à l’ermitage). Alors Thay m’a proposé de faire une promenade et nous avons donc pratiqué la méditation en marchant ensemble sur la colline. À notre retour, Il a dit que nous pourrions prendre une tasse de thé. Thay a fait le thé, toujours très tranquillement  et il m’en a donné une tasse. Nous avons apprécié le thé, et enfin il m’a dit qu’il faisait maintenant probablement assez chaud pour que l’imprimante fonctionne.

Je savais que nous devions imprimer le bulletin d’information en une journée, alors je m’attendais à ce que nous commencions à travailler dès notre arrivée à l’ermitage. C’était mon énergie d’habitude. Il était déjà tard et nous devions imprimer avant la fin de la journée. Thay m’a montré comment l’imprimante fonctionnait et a dit qu’elle était comme un buffle: chaque buffle est différent et possède ses propres caractéristiques. Vous devez connaître les caractéristiques du buffle pour travailler avec lui. Thay considérait l’imprimante comme son buffle! Ensuite, Il a déclaré que cette imprimante était dotée de trois vitesses: rapide, moyenne et lente. Il avait essayé la vitesse moyenne une fois, mais il avait alors trouvé que le papier sortait trop vite et que quand quelque chose commençait à mal tourner, il ne pouvait plus arrêter avant que le papier et l’encre ne soient gaspillés. Donc, il n’utilisait qu’une vitesse: la lente. J’ai appris à aider Thay et à la fin de la journée, il m’a dit qu’il n’y avait plus que deux ou trois pages à imprimer, que je pouvais rentrer à la maison et qu’il ferait le reste le lendemain.

Donc, l’attitude de Thay envers le travail consiste à ne pas se presser, à apprécier ce que l’on fait. Je pense que ce fut une très bonne leçon pour moi, car je peux toujours m’en souvenir quand je fais les choses différemment, d’une manière peut-être plus mondaine. En me souvenant de cette expérience avec Thay,  quand j’ai beaucoup de choses à faire, je me dis: “Non! Je vais d’abord faire une promenade ou prendre une tasse de thé avant de le faire, parce que je sais que lorsque mon attitude est détendue et compatissante, je fais les choses beaucoup mieux”. Le fruit du travail ne sera pas le même lorsque vous faites les choses à la manière de Thay.

Ce jour-là, j’ai compris un peu la signification du nom de Thay, Nhat Hanh, “une action”, parce que toutes les actions de Thay ont le parfum de ce genre de pratique, de ce genre d’illumination.

 

Une autobiographie de soeur Chan Duc sera publié en anglais aux editions Parallax en février 2019

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One comment on “Une rencontre avec Soeur Vraie Vertu
  1. Claudia Binet says:

    Magnifique leçon-témoignage de la vie de moniale et de la vie auprès de Notre Maître .Eloge de la Lenteur qui permet à chacun de respecter son rythme , ses outils de travail et qui sait associer le plaisir si nécessaire au corps dans nos tâches quotidiennes les plus banales .C’est une particularité , ignorée je crois des occidentaux très pressés d’enchaîner les activités , sans les goûter vraiment et qui m’a beaucoup plu lors de mes séjours au Village des Pruniers.Gratitude pour cet entretien.

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