“Le Bonheur c’est Maintenant” – Entretien d’un journaliste italien avec Thay en août 2014

Voici la traduction française d’un très bel article de presse paru le 10 septembre 2014 dans le journal
italien La Stampa, (http://www.lastampa.it/2014/09/09/cultura/la-felicit- adesso-bqMuTSouvTDQdcOALbWMpL/pagina.html)
suite à un entretien accordé par Thây au journaliste italien Claudio Gallo, qui participa à la semaine
de retraite italienne en août 2014 et découvrit lui aussi que ‘le Bonheur, c’est Maintenant’.

Le bonheur, c’est maintenant

Rencontre avec le moine bouddhiste Thich Nhat Hanh au sein de sa Communauté en France, dont
les très nombreux adeptes, partout dans le monde, peuvent pratiquer et suivre son enseignement,
tout en gardant leur confession religieuse.la-stampa-thay-bell

Le moine bouddhiste vietnamien Thich Nhat Hanh, bientôt 90 ans, au sein de sa Communauté du
Village des Pruniers, en France, ici avec la « cloche de pleine conscience ».
Reportage de Claudio Gallo, depuis Thénac (Bordeaux)

Alors que les campagnes françaises se déroulent à travers la fenêtre du train, entre Bordeaux et
Bergerac, j’admire les rangées de vignes, bois et champs luxuriants reflétant une sensation de douce
puissance et y vois l’analogie avec la force tranquille qui émane des enseignements de Thich Nhat
Hanh. Ce moine bouddhiste vietnamien vit au sein de sa communauté monastique au Village des
Pruniers, sur les vertes collines qui entourent le tout petit village de Thénac. Thây, comme
l’appellent ses disciples (Maître), bientôt 90 ans, présente un visage qui peut sembler de prime
abord sévère pour laisser soudain fleurir un sourire contagieux d’enfant. Exilé de son Vietnam natal
en 1973, Thây choisit de s’installer en Occident, où Martin Luther King et Thomas Merton le
connaissaient bien, pour l’avoir rencontré lors de ses voyages aux États-Unis en faveur de la paix.
Par la centaine d’ouvrages qu’il a rédigés, Thich Nhat Hanh a développé un enseignement
bouddhiste adapté aux occidentaux, entièrement fondé sur les principes de la présence mentale : la
Pleine Conscience (bien connue sous l’appellation ‘Mindfulness’ en anglais). Avec le Dalaï Lama,
Thich Nhat Hanh est vraisemblablement le bouddhiste le plus célèbre au monde, avec des centres de
pratique sur chaque continent et des centaines de milliers de pratiquants. Loin de demander aux
personnes d’abandonner leur propre religion, les adeptes de ses enseignements sont très nombreux à
chaque retraite et de toutes confessions (à titre d’exemple : près de sept-cents personnes
participaient à la dernière retraite italienne au Village, fin août 2014, la plupart de tradition

Thây, qu’est-ce que le bouddhisme peut offrir à la génération ‘digitale’, à tous ces jeunes qui
passent leurs journées sur l’Internet ?

« Actuellement, les jeunes passent beaucoup trop de temps sur l’Internet, c’est la maladie de notre
époque. Si nous passons trois heures face à l’écran, on en vient à oublier complètement l’existence
de notre corps ; l’Internet est un outil qui peut nous procurer beaucoup d’avantages ou, au contraire,
de nombreux problèmes. On peut considérer l’utilisation d’Internet comme une consommation à part
entière ; nous consommons à travers les idées, les images et les sons avec lesquels nous sommes en
contact et ils peuvent être salutaires ou toxiques. Les personnes sont bien souvent submergées par la
quantité d’informations transmises via le Net et nombreuses sont celles qui finissent par devenir de
véritables droguées de la connexion. Nous nous perdons dans ce flot d’informations et nous ne
sommes donc pas présents à nous-même, à ceux qui nous sont chers ni à la nature. Nous nous
perdons dans l’illusion que l’Internet nous relie aux autres alors que, en réalité, nous nous sentons de
plus en plus seuls. La pleine conscience peut avant tout nous aider à limiter le temps que nous
consacrons à l’Internet, tout en nous aidant à savoir si ce qui parvient à nous est bénéfique ou si cela
nous met davantage en contact avec un sentiment de désespoir et de solitude. Nous consommons le
Net pour masquer notre solitude alors qu’elle ne fait que la creuser. Bien souvent, notre
consommation d’actualités, films, pornographie et publicités nous fait consommer colère, violence, peur et désir. »buddhas sitting in the forest

Selon le bouddhisme, l’individu est une illusion : cette vision laisse-t- elle encore place à la
distinction entre bien et mal ?

« En plaçant l’individualisme au premier plan, le XXème siècle a généré de nombreuses souffrances
et difficultés. Nous créons une séparation entre nous et les autres, entre père et fils, entre l’Homme
et la Nature, entre une nation et une autre. Nous ne sommes plus conscients de ce qui nous relie à
tout ce qui nous entoure, cette interconnexion que le bouddhisme appelle ‘inter-être’. Le chemin
éthique que nous offre le bouddhisme se fonde sur la compréhension profonde de l’inter-être, le fait
que ce qui arrive à un individu influence tout ce que vivra la société et la planète entière. Et, sur
cette voie, la pratique de la présence mentale nous aide à faire la distinction entre ce qui bien ou
mal, juste ou erroné. Si nous sommes conscients, nous pouvons clairement voir les dommages que
la production de viande destinée à notre consommation a causé aux animaux et à la planète. C’est
avec cette conscience que faire le choix d’une alimentation végétarienne est un acte d’amour envers
nous-mêmes, ainsi que pour tout l’écosystème et notre planète. Beaucoup d’humains sont en quête
de réputation, de pouvoir, d’argent ou de plaisirs sensuels, pensant que tout cela nous apportera le
bonheur. Cette recherche peut au contraire nous mener à la destruction de notre corps et de notre
esprit. Les jeunes confondent souvent sexe et amour véritable, alors qu’une sexualité vide peut
détruire l’amour et générer encore plus de désir, de solitude et de désespoir. La pleine conscience
nous aide alors à développer notre compréhension envers l’autre personne car le véritable amour ne
peut exister sans compréhension. »

Est-il possible de surmonter la peur de la mort ?

« La peur prend racine dans une vision erronée de ce qu’est la véritable nature de la mort. Si nous
avons peur, c’est que nous pensons qu’en mourant, nous deviendrons rien. La science moderne nous
apprend que, dans la nature, rien ne se crée, rien ne se perd et que tout se transforme. Observons un
nuage et demandons-nous s’il est possible qu’il meure : le nuage peut-il passer de quelque chose à
rien ? Si nous prenons le temps d’observer en profondeur, nous voyons que le nuage ne peut que se
transformer : en pluie, en neige, ou grêle et, ensuite, redevenir vapeur d’eau. En fait, notre propre
nature est comme celle du nuage ; la pluie et la neige sont la continuation du nuage et nos actions
(corps, paroles et esprit) nous prolongeront toujours ».

Le monde dans lequel nous vivons est empli de conflits et d’injustices sociales ; quelle est l’action
du bouddhiste pour l’améliorer ?

« Le conflit et l’injustice naissent de notre esprit ; la voie éthique que nous propose le bouddhisme
nous montre des méthodes concrètes pour cultiver l’amour véritable et le vrai bonheur en nous-
mêmes. Quand ces éléments sont présents, nous pouvons générer la paix en nous et dans le monde.
Par contre, si notre esprit est guidé par l’ambition, la peur et l’avidité, l’injustice sociale et la
violence émergeront facilement. La pratique de la pleine conscience nous donne les moyens de
cultiver le bonheur et la paix dans le moment présent. C’est en cela qu’elle apporte une merveilleuse
contribution à la paix dans le monde et de solides fondations sur lesquelles développer notre activisme ».

Vous prônez la pratique de la pleine conscience et de la concentration ; nous constatons toutefois
que, dans le monde actuel, le seuil d’attention dont nous sommes capables est en constante diminution…

Beaucoup d’entre nous ignorent comment être véritablement présents pour les personnes que nous
aimons et pour les merveilles de la vie qui sont disponibles dans le moment présent. Notre esprit est
constamment distrait et le marché ne cesse de nous abreuver de nouvelles façons de maintenir notre
esprit dans cet état. Notre corps est ici mais notre esprit est perdu dans nos projets portant sur le
futur ou dans les regrets du passé ou encore dans les désagréments que nous ressentons dans le
présent. Il y a quelque temps, nous avons répondu à l’invitation de Google, en Californie, et sommes
allés sur leur site enseigner les pratiques de la pleine conscience à plus de sept-cents employés. La
première chose que nous leur avons partagée est la pratique de l’arrêt car notre société moderne
nous pousse sans cesse à courir. Ce n’est que lorsque nous sommes capables de nous arrêter que
nous pouvons porter toute notre attention sur ce qui se déroule dans notre corps et notre esprit et
ainsi commencer à prendre soin de nous-mêmes. Le moment présent contient déjà toutes les
conditions nécessaires à notre bonheur. Il nous suffit de nous arrêter et de les reconnaître afin de
toucher le véritable bonheur ».

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