Apprentis Bodhisattva Réflexions sur l’Ordre de l’Inter-Etre

Apprentis Bodhisattva

Réflexions sur l’Ordre de l’Inter-Etre

Par Mitchell Ratner

L’Ordre de l’Inter-Etre me tient très à cœur. Depuis 1993, date de mon ordination, il demeure une source constante de soutien, d’encouragement et d’inspiration. Je suis honoré qu’il me soit demandé d’en retracer l’histoire. Ma formation professionnelle et mon travail en anthropologie appliquée m’amènent à observer les organisations et les mouvements en termes de contexte et d’évolution.

La naissance de la Pratique Engagée

En 1954, les Français quittèrent le Vietnam au profit des forces nationalistes, et le pays fut divisé en deux entre le Nord et le Sud. Ce fut un tournant majeur dans l’histoire du Vietnam. Thich Nhat Hanh, ou Thây ainsi que nous l’appelons, était alors un moine âgé de vingt-huit ans cherchant une voie non-violente et porteuse de sens pour répondre à la souffrance de sa patrie. Durant cette année de tourmente, Thây inventa le terme de « pratique engagée » et publia quelques-uns de ses essais rassemblés dans un livre intitulé Engaged Buddhism. Pour lui, l’engagement avait deux significations : l’une était l’engagement dans la vie quotidienne -quand vous buvez votre thé, vous buvez votre thé- et l’autre l’engagement dans les problèmes sociaux de son temps. Ainsi 1954 peut être considéré comme le début de la pratique engagée, telle que nous, membres de l’Ordre, la connaissons.

En 1961, Thây vint aux Etats-Unis, bénéficiant d’une bourse pour étudier la religion à l’université de Princeton. Il resta aux Etats-Unis plus de deux ans, enseignant le bouddhisme contemporain à Columbia et à Princeton. A la fin de 1963, après la chute du régime répressif de Diem, les dirigeants bouddhistes demandèrent à Thây de rentrer au Vietnam afin de les aider à construire un mouvement bouddhiste unifié en faveur de la paix. Thây revint et contribua à la création de l’université Van Hanh et de son école du Service Social pour la Jeunesse (SYSS). Au milieu de l’intensification des combats entre le Nord et le Sud du Vietnam, Thây et ses étudiants du SSYS s’engagèrent profondément pour offrir aide et soutien moral aux habitants des villages déchirés par la guerre. De nombreux bénévoles du SSYS furent blessés ou perdirent la vie en portant assistance aux autres.

En 1966, Thây fonda l’Ordre de l’Inter-Etre comme un moyen de nourrir spirituellement le personnel et les étudiants du SSYS. Six de ses proches collaborateurs prirent les vœux d’observer les Quatorze Entraînements à la Pleine Conscience et furent ordonnés comme membres du Cœur de la Communauté. De nombreux étudiants, bénévoles et proches du mouvement, participèrent en tant que membres de la Communauté Elargie. Ils s’entraînaient à vivre en accord avec l’esprit des Quatorze Entraînements, sans prendre les vœux ni être ordonnés.

La même année, peu après la création de l’Ordre, Thây retourna aux Etats-Unis afin d’aider les Américains à comprendre l’immense souffrance causée par les superpuissances se livrant à une guerre par procuration au Vietnam. Son livre Vietnam : un Lotus dans une Mer de Feu , expliquait aux Occidentaux l’histoire sociale du conflit et les souffrances endurées jour après jour par le peuple vietnamien. Durant ce séjour aux Etats-Unis, Thây rencontra de nombreux politiciens, écrivains et activistes, dont le Secrétaire de la Défense Robert McNamara, Thomas Merton et Martin Luther King Jr. (Observant les luttes intestines entre groupes pacifistes américains, Thây lança par la suite, et je le paraphrase, « C’est fort étrange qu’il y ait si peu de paix dans un mouvement pour la paix ».) A cause de la franchise de son discours contre la poursuite de la guerre, il lui a été dit par le gouvernement sud-vietnamien que sa sécurité ne pourrait être assurée s’il rentrait au Vietnam.

Thây déménagea alors vers la France tout en continuant à s’exprimer contre la guerre. En 1969, il fut invité à diriger la Délégation Bouddhiste pour la Paix durant les négociations de Paris cherchant à mettre un terme aux combats au Vietnam. Bien que la Délégation Bouddhiste pour la Paix ne pût prendre directement part aux discussions, elle fut en mesure d’influencer indirectement les délégués qui y participaient. En 1973, un accord fut atteint, les Accords de Paix de Paris, établissant un cessez-le-feu, mettant fin à l’engagement militaire direct des Américains, et posant les fondations d’une négociation de paix. Deux ans plus tard, en 1975, ce fut la fin définitive des hostilités armées au Vietnam, avec la chute de Saigon et l’effondrement du gouvernement du Sud-Vietnam.

Un organisme en pleine croissance

A la fin de la guerre, ne pouvant toujours pas rentrer au Vietnam, Thây concentra ses efforts sur l’aide humanitaire aux orphelins et aux jeunes enfants au Vietnam, et sur le sort des réfugiés vietnamiens. En 1975, il établit près de Paris le Centre de Retraite des Patates Douces. Puis, au tout début des années 1980, la communauté emménagea dans une propriété plus spacieuse dans le sud-ouest de la France, qui fut nommée Village des Pruniers.

Lorsqu’en 1966 Thây fonda l’Ordre de l’Inter-Etre, il écrivit qu’il n’ordonnerait personne d’autre dans le Cœur de la Communauté durant les dix prochaines années. En raison de l’exil hors du Vietnam de Thây, il n’y eut plus aucune ordination jusqu’en 1981. Lors d’une cérémonie en France, Thây ordonna sa nièce alors âgée de dix-neuf ans, Anh Huong Nguyen, comme septième membre de l’Ordre de l’Inter-Etre.

D’autres ordinations suivirent bientôt. En 1996, il y avait environ deux cent membres. Cette même année, le village des Pruniers accueillit un rassemblement d’environ une centaine de membres. Ces derniers débattirent sur la manière de prendre des décisions par consensus. Par exemple, plusieurs personnes furent nommées membres du bureau, mais aucune ne s’accordait sur la manière de prendre une décision. Cela se termina par une décision selon laquelle toute personne nommée exercerait cette fonction. Ainsi nous eûmes onze directeurs exécutifs et sept trésoriers. Le résultat fut que personne n’assumait de réelles responsabilités et que peu fut fait.

En 1999, Thây demanda à quelques personnes dont je faisais partie, de former le Conseil d’Administration de l’Ordre, afin de remplacer le bureau qui ne fonctionnait pas. Nous fûmes en charge de trouver des voies pour nourrir l’Ordre et encourager sa croissance. La plupart d’entre nous étaient occidentaux, et nos efforts initiaux se concentrèrent sur la création d’une structure-type d’organisation non-lucrative avec un directeur, des membres et un comité. Lorsque j’évoquai cette question avec Thây, il dit: « Il devrait y avoir un minimum de structure. Nous ne souhaitons pas la création d’une bureaucratie de contrôle. » Ce dont a besoin l’Ordre, dit-il, c’est de « fonctionner comme un organisme. » Pendant un moment, certains parmi nous se grattèrent la tête en pensant : « je me demande bien ce que Thây veut dire? ».

A cette époque, pendant les retraites, Thây parlait souvent d’insectes sociaux comme les termites, les fourmis et les abeilles. Une colonie de termites peut mesurer huit pieds de haut avec des milliers de termites. Mais aucun termite en particulier ou aucun groupe de termites n’en a la responsabilité. Il y a des mâles fertiles appelés rois et une ou plusieurs femelles fertiles appelées reines, mais leur rôle est strictement reproducteur. Les rois et les reines n’ont aucun pouvoir de décision, et aucune idée de ce qui se passe dans le nid dans sa globalité. Il en est de même pour toutes les autres termites. Mais ce sont de bons termites. Ils savent comment être un termite, tout comme nous savons comment pratiquer. Si vous êtes un termite, vous disposez d’une palette de compétences ainsi qu’une manière claire de vous comporter dans des situations variées. Vous savez comment suivre d’autres termites grâce à votre odorat. Vous savez quoi faire quand vous trouvez une bonne nourriture, et ainsi de suite. Même si aucun termite ne sait exactement ce que chacune des autres fait, elles assurent collectivement une multitude de fonctions spécialisées dont a besoin une colonie saine.

L’une des manières de procéder des insectes sociaux consiste à envoyer des individus explorer de nouvelles directions. Lors d’un pique-nique par exemple, une fourmi se promène le long d’un chemin détourné et tombe par hasard sur un panier de pique-nique. De retour dans sa colonie, cette fourmi informe les autres fourmis de l’existence de cette bonne source de nourriture à proximité. D’autres fourmis suivent le chemin tracé par la première. Un peu plus tard, une autre fourmi expérimente en déviant un peu du tracé, un tout petit peu sur la droite. Il s’avère qu’il s’agit d’un raccourci, bientôt emprunté par toutes les autres fourmis. Au fil du temps, par des améliorations progressives, les fourmis trouvent le meilleur chemin et tracent une ligne droite menant directement au panier de pique-nique. Collectivement, elles manifestent une « structure émergente », dans ce cas de figure la meilleure route menant à la nourriture. Vu de l’extérieur, on peut penser que ce tracé est l’œuvre d’un ingénieur très intelligent. Mais il n’y a ni ingénieur ni comité d’ingénierie. C’est le fruit d’un effort collectif.

Finalement nous comprîmes mieux ce que Thây signifiait en parlant d’ « organisme ». Il disait fondamentalement : « créez une structure organisationnelle si ça peut aider. Formez un bureau si c’est nécessaire. Mais je ne veux pas qu’un groupe de personnes dise à quiconque quoi faire. Le plus important pour les membres de l’Inter-Etre, c’est qu’ils pratiquent la pleine conscience de tout leur cœur et développent des manières de communiquer en pleine conscience ».

Le Conseil d’Administration et quelques autres membres cherchèrent, différentes façons de favoriser les échanges à l’intérieur de l’Ordre. L’une d’elle consista à organiser des rencontres de l’Ordre lors de retraites au Village des Pruniers. Thây, Sœur Chan Kong et d’autres membres monastiques y assistèrent régulièrement. Une autre stratégie consista à encourager des rassemblements régionaux où membres de l’Ordre et aspirants puissent pratiquer ensemble et puissent partager leurs expériences en face à face. Ces premiers rassemblements se transformèrent en retraites annuelles maintenant offertes dans les trois monastères américains et dans les autres centres du Village des Pruniers dans le monde.

Lors d’un rassemblement de l’Ordre pendant la retraite d’hiver 2004 au monastère de Deer Park, Thây reprocha gentiment aux membres de l’Ordre de ne pas encore disposer d’un site internet. Dans l’année, un site internet avec deux URL fut créé: Orderofinterbeing.org et TiepHien.org. Ce site offrait des ressources aux membres, aux aspirants, et à toute personne intéressée par l’Ordre de l’Inter-Etre et les Quatorze Entraînements à la Pleine Conscience. Puis l’année suivante, eut lieu la mise à jour de l’annuaire des membres de l’Ordre, au cours de laquelle chaque membre ordonné de l’Ordre devait mettre lui-même à jour ses coordonnées de contact via notre site internet.

Ces vingt dernières années, l’augmentation considérable du nombre de membres de l’Ordre coïncida avec la popularité croissante de la pratique du village des Pruniers à travers le monde, la création du monastère de Bat Nha au Vietnam en 2005, et l’implantation de nouveaux centres monastiques du Village des Pruniers aux Etats-Unis, en Europe et en Asie. En raison du développement décentralisé de l’Ordre, le nombre exact de membres n’est pas disponible. En 2014, je m’assis en compagnie de quelques monastiques du Village des Pruniers arrivés récemment d’un séjour au Vietnam. Ils parvinrent à une estimation de presque mille membres monastiques et environ 2 500 membres laïques.

Trois éléments essentiels dans la vie et la pratique d’un membre de l’Ordre

Cette année, durant la retraite de l’IE au monastère de Blue Cliff, nous avons examiné ce que signifiait pour chacun de nous, personnellement, la vie et la pratique en tant que membre de l’Ordre de l’Inter-Etre. Les trois éléments que j’ai soulignés sont la pratique, la Sangha et le service.

Sans la pratique, être membre de l’Inter-Etre perd tout son sens. Cela inclut à la fois la pratique formelle et la pratique informelle ou sans forme. Cette dernière comprend notre manière de marcher, de parler avec les membres de notre famille, notre comportement face aux frustrations, ainsi que tous les autres facettes de notre vie quotidienne. Notre pratique est constante 24h/7j, il n’y a aucun temps de pause.

Notre pratique est également une pratique de joie. Nous sommes encouragés à « demeurer heureux dans le moment présent ». Dans Le cœur des enseignements du Bouddha, Thây écrit :

Nous qui avons eu la chance de rencontrer la pratique de la pleine conscience, nous avons la responsabilité d’apporter la paix et la joie dans notre vie, même si tout ce qu’il y a dans notre corps, notre esprit ou notre environnement n’est pas exactement tel que nous l’aurions souhaité. Si nous ne sommes pas heureux, nous ne pourrons pas être un refuge vers les autres. Demandez-vous ce que vous attendez pour être heureux. Demandez-vous : « Pourquoi ne suis-je pas heureux maintenant ?

Dans les enseignements offerts aux membres de l’Ordre ces vingt dernières années, Thây a souvent insisté sur l’importance de bâtir la Sangha. N’importe qui peut pratiquer les 14 Entraînements à la Pleine Conscience. Pour ce faire, nul besoin de cérémonie ou de certificat. Mais si vous souhaitez être ordonné comme membre de l’Ordre, vous devez être un bâtisseur de Sangha. Vous prenez la responsabilité de la Sangha. Non point que vous deviez faciliter la pratique de la Sangha toutes les semaines. Mais vous faites partie de ceux qui gardent à l’esprit le fait que quelqu’un doit faciliter, quelqu’un doit être là pour ouvrir les portes, quelqu’un doit ranger les coussins à la fin et ainsi de suite. Vous tendez la main aux personnes en difficulté. Votre pratique solide nourrit la Sangha toute entière, même si vous parlez peu.

Le troisième point crucial, c’est que les Quatorze Entraînements à la Pleine Conscience sont à l’origine les vœux de bodhisattva. Nous nous engageons à ouvrir notre cœur et à trouver les moyens de réduire la souffrance où que nous nous trouvions. Etre membre de l’Inter-Etre implique de garder présent à l’esprit notre profonde aspiration à être un bodhisattva.

Cette aspiration a pris de plus en plus de sens pour moi depuis vingt ans, tandis que ma communauté, le Centre de Pratique de la Pleine Conscience de l’Eau Calme, s’est engagé à servir la communauté de diverses manières. Nous avons commencé par enseigner la pleine conscience à « La table des bergers », une organisation non-lucrative apportant de l’aide aux personnes sans abri ou dans le besoin. Nous poursuivîmes l’expérience quatre mois durant avant de réaliser que la méditation formelle n’était pas un besoin prioritaire pour ces personnes. Alors un petit groupe commença à faire du bénévolat auprès de « La table des bergers », offrant notre temps et nos talents à la mesure de nos possibilités. C’est ainsi que depuis neuf ans, un petit groupe vient chaque vendredi matin tenir « L’armoire à vêtements », un espace où les bénéficiaires peuvent se doucher et laver leurs vêtements. Une fois par mois, depuis trois ans, un groupe de « L’eau calme » prépare et sert un brunch à environ cent personnes sans abri ou dans le besoin.

Il y a un an, un groupe de pratiquants de l’Eau Calme a mis en place un groupe de pleine conscience se réunissant deux fois par mois dans une prison pour femmes du Maryland. Ils espèrent recevoir prochainement l’autorisation de créer un groupe similaire dans une prison pour hommes.

La Sangha de L’Eau Calme travaille aussi depuis plusieurs années avec les Sangha en Israël et Palestine, fournissant des fonds pour financer des retraites au Village des Pruniers et d’autres formes de soutien. Si tout se passe bien, à l’automne prochain, un groupe de l’Eau Calme offrira des retraites à la fois en Israël et en Palestine.

Au cours de la décennie passée, nous avons appris que se mettre concrètement au service des autres est une pratique libératrice. La formation mentale qui nous procure fréquemment le sentiment d’être déconnecté et insatisfait, c’est notre attachement à l’idée d’un soi séparé. Entrelacé dans la trame de nos pensées, nos paroles et nos actions, il y a cet attachement au soi, cette priorité donnée à « je, moi, le mien ». Etre au service dissout nos liens d’attachement à l’idée d’un soi séparé.

Lorsque nous sommes aux côtés de personnes en souffrance ou dans le besoin, leur offrant ce que nous pouvons avec le désir sincère de comprendre et de servir, alors les attachements de l’ego profondément enfouis dans notre conscience en sont amoindris. Ils sont plus libres, nous sommes plus libres, le cosmos tout entier est un tout petit peu plus libre. Cette libération progressive survient lorsque nous offrons des vêtements et un sourire encourageant à une personne sans domicile, lorsque nous échangeons sur nos expériences de vie avec une personne en prison, partageant les fruits de notre pratique avec quelqu’un de moins expérimenté, ou écoutant avec compassion un ami traversant un moment difficile. Pour moi, la pratique d’apprenti bodhisattva n’est pas une option, mais bien le cœur de ce que signifie être un étudiant du Bouddha, un étudiant de Thây et un membre de l’Ordre de l’Inter-Etre.

Cet article est l’adaptation d’un enseignement du Dharma offert durant la retraite de l’Ordre de l’Inter-Etre au monastère de Blue Cliff le 21 avril 2016. Cet enseignement a été transcrit par Giovanna Zerbi et Dyane Wyzga, édité par Mitchell Ratner et Natasha Bruckner, et traduit par Laurence Guillard

Mitchell Ratner, Vrai Miroir de Sagesse, enseigne depuis 1994 dans des classes ou des ateliers, l’intégration de la méditation en pleine conscience dans le travail, dans des relations porteuses de sens, et dans les défis de la vie quotidienne. En 2001, il fut ordonné enseignant du Dharma par Thich Nhat Hanh. Il pratique aujourd’hui avec le Centre de pratique de la Pleine Conscience de l’Eau calme, et vit avec son épouse à Takoma Park dans le Maryland, aux Etats-Unis.